Articles
- proposer un article ?
- communiquer une info ?

Contactez la rédaction : aschkel.blog@gmail.com

La République fédérale allemande en est fière. A travers les années, elle a mis en place des "commissions" pour régler tous les problèmes du pays.
Le Parlement allemand.
PHOTO: BLOOMBERG , JPOST
Les soldats mangent mal dans les casernes ? Ils peuvent aller se plaindre devant le "commissaire pour les forces armées" au Bundestag (chambre basse du parlement).
Un autre commissaire aux drogues se charge de convaincre les enfants d'arrêter la cigarette, les beuveries et l'usage excessif des jeux vidéo. Chaque grande entreprise a un "responsable" pour chaque type d'employés déviants : les alcooliques, les drogués...
Il y a, par ailleurs, un commissaire chargé du "respect de l'égalité" dans chaque université pour vérifier que les femmes ne soient pas victimes de discriminations. Il est très à la mode dans les entreprises allemandes d'avoir un agent "responsable des questions environnementales".
Il y a même un "médiateur" pour les Eglises protestantes allemandes. D'où l'éclosion d'un champ totalement nouveau de professions, une nouvelle niche de métiers dans nos sociétés postindustrielles.
Et depuis le 9 novembre 2008, des discussions ont débuté au parlement pour mettre en place une commission contre l'antisémitisme. La date est précise : il s'agit du 70e anniversaire de la Nuit de cristal. Le Bundestag a appelé le gouvernement fédéral à compiler, grâce aux travaux d'experts, un "rapport annuel sur l'antisémitisme".
Il devait s'accompagner de recommandations pour lutter efficacement contre ce fléau. Fait rare, tous les partis politiques ont convenu que cette commission de "scientifiques et de juristes" était nécessaire.
Mais il avait oublié un élément important : il fallait se mettre d'accord en premier lieu sur une définition stricte de
l'antisémitisme.
Les antisémites ne sont pas seulement des admirateurs du IIIe Reich
Aujourd'hui, la colère contre le gouvernement l'emporte car le temps passe et rien de concret n'est accompli.
Jerzy Montag, député du parti Vert et président du groupe d'amitié des parlementaires israélo-allemands, est résigné.
Selon lui, la commission ne verra pas le jour avant les prochaines élections. Pour le député du parti de gauche, Petra Pau, il s'agit d'un camouflet, un acte d'ignorance manifeste au regard d'un "problème social majeur".
Ces réactions sont symptomatiques d'une conviction répandue en Allemagne : créer une commission d'experts suffit à régler n'importe quel problème. Les scientifiques et les juristes peuvent tout changer.
Malheureusement, les capacités de compréhension de Pau sur la question de l'antisémitisme sont limitées.
Elle aime se rendre à Jérusalem pour assister à des symposiums sur le sujet, mais elle ne dit pas un mot, lorsque dans son propre parti, on met en doute le droit d'Israël à exister car ces discussions ne sont pas considérées comme antisémites mais plutôt vaguement antisionistes. Tout va bien donc...
Par ailleurs, plusieurs collègues de Pau défilent, sans se cacher, dans des manifestations du Hezbollah appelant au boycott politique et économique d'Israël.
Ces actions ne rentrent pas dans la catégorie "antisémitisme" à la sauce allemande. Outre-Rhin, la grille de lecture est simple.
Il suffit de s'affranchir de la dialectique antisémite nazie pour qu'un antisioniste notoire puisse échapper à toute suspicion. Créer une commission contre l'antisémitisme ne changera absolument rien.
Au contraire, le gouvernement donnera officiellement sa bénédiction aux antisémites masqués qui clament leur innocence.
L'Allemagne post-Shoah présente un paradoxe de taille dans sa lutte contre l'antisémitisme. D'un côté, Berlin vote des résolutions pour combattre ce fléau.
On entend, ici et là, des slogans tels que "plus jamais Auschwitz" et "luttons avant que tout recommence". D'un autre côté, l'antisémitisme demeure un concept vague, une nébuleuse qui permet de passer sous silence l'antisionisme.
Le directeur du centre berlinois de recherche contre l'antisémitisme, Wolfgang Benz, est le conseiller en titre du gouvernement allemand dès qu'il s'agit de combattre la haine antijuive.
Benz souligne l'extrême tension qui règne dans le pays : "En Allemagne, l'antisémitisme est devenu un sujet que l'on met sur la table lorsque l'on veut tuer une conversation." Mais Benz et ses collègues sont très réticents à appeler un chat un chat.
En d'autres termes : nommer ceux qui expriment une haine antijuive des antisémites. Et se limitent à étudier la population juive comme s'il s'agissait de rats de laboratoire exposés au poison de l'antisémitisme.
En "gérant" l'antisémitisme, Benz manque totalement sa cible. Une inefficacité qui contribue à maintenir un sentiment de haine latent dans la société moderne allemande.
Pour le centre de recherche berlinois, il semble acquis que si vous ne faites pas partie d'un cercle d'admirateurs du "führer", vous n'êtes pas antisémites.
Malheureusement, ce centre ne fait que refléter l'esprit étroit de l'Allemagne moderne.
L'utilisation déguisée des Juifs antisionistes
Certes, la société civile s'indigne lorsqu'elle voit des défilés pronazis ouvertement antisémites.
En revanche, le rejet se réduit à peau de chagrin lorsqu'il s'agit de lutter contre un antisémitisme plus sous-jacent, celui qui revêt le visage respectable de l'antisionisme.
De nombreuses fondations et médias allemands ont ainsi réussi à éviter les accusations d'antisémitisme, en sous-traitant le travail de sape à des "Juifs antisionistes", comme Jeff Halper en Israël, Alfred Grosser en France et Norman Finkelstein ou Tony Judt aux Etats-Unis.
Les origines juives des "critiques d'Israël" apparaissent comme un rempart fiable contre les accusations de haine.
Pourquoi attaquer directement alors que l'on peut le faire indirectement ? Un exemple récent, la décision de récompenser Halper du "prix Immanuel Kent" en mai dernier, pour ses efforts de réconciliation entre Juifs et Palestiniens.
Au journal local de Freiburg, Badische Zeitung, il a déclaré accepter la récompense car il est "un Juif israélien, et malgré tout (il) dit que le Hamas ne doit pas reconnaître Israël. Nous ne pouvons pas attendre des Palestiniens de supporter le sionisme."
Halper poursuit sa diatribe en comparant Israël à un Etat de terreur.
Le Parlement allemand.
PHOTO: BLOOMBERG , JPOST
Trois remèdes pourront, à court-terme, combattre efficacement l'antisémitisme en Allemagne :
- Les universitaires, les journalistes, les organismes internationaux doivent mettre un visage humain à l'antisémitisme moderne.
- Le mythe que les accusations d'antisémitisme sont aussi mortelles que l'antisémitisme lui-même doit être abandonné car il n'a aucun sens.
- L'utilisation de Juifs antisionistes pour contourner les accusations de haine doit être reconnue comme un mélange de lâcheté et d'antisémitisme déguisé.
Une commission parlementaire contre l'antisémitisme signifie "gérer" le problème sans s'y confronter réellement. La haine est un poison, tout comme l'antisionisme.
Le gouvernement fédéral a déjà pris les rênes en main. Il faut juste qu'il passe à la vitesse supérieure.
Henryk M. Broder est un chroniqueur, notamment pour le journal allemand, Der Spiegel. Benjamin Weinthal est le correspondant du Jerusalem Post en Allemagne.
Derniers Commentaires